Je m'étais dit, en tant que président de l'association, que je prendrais le temps de conter la mésaventure qui nous est arrivée lorsque nous avons voulu nous porter acquéreurs, pour le compte de la bibliothèque de l'École polytechnique, de manuscrits de Poincaré vendus aux enchères à Drouot le mardi 6 mai dernier. On peut consulter la vente ici (à partir de là, cliquer sur la flèche "lot suivant", en tout 16 lots du lot 285 au lot 300 (tous des manuscrits, sauf le dernier qui est un lot de photographies).
La vente était conduite par l'officine Alde (qui a pignon sur rue aux coins des rues Guynemer et
de Fleurus, en face du jardin du Luxembourg) ; elle comprenait de nombreux autres lots, l'ensemble des quinze lots Poincaré était estimé à environ 20 000 euros. Informés de cette vente
une semaine avant, nous nous étions rapprochés de l'université de Nancy, qui est spécialiste de la correspondance et des écrits de Poincaré (voir précédent billet) ; il n'était en effet pas question que deux structures publiques ou parapubliques se fassent concurrence aux enchères !
Nous nous étions aussi rapprochés de donateurs, la Fondation de l'X et l'AX (anciens élèves) avaient accepté de promettre
ensemble 50 000 euros, l'université de Nancy avait une promesse pour 20 00 euros, et le ministère de la Défense, mobilisé par nos soins (tutelle de l'Ecole polytechnique) avait - miracle -
la possibilité de mobiliser 40 000 euros supplémentaires. En tout un budget assez conséquent, théoriquement 110 000 euros (je dis théoriquement car en France on ne peut cumuler l'argent
public et l'argent privé sur un même achat...)
Voir les lots préalablement était de tradition et de rigueur, et une certaine discrétion s'imposait... peut-être tous ne l'ont pas assez été, toujours est-il qu'avant l'attribution du lot 285, le
premier lot Poincaré, le commissaire-priseur glisse à l'assemblée qu'il se réserve le droit de réunir les lots 285 à 300. Les enchères individuelles sur les lots se passent correctement, nous
gagnons les lots jusqu'à hauteur de notre budget de 50 000 euros, puis d'autres acquéreurs obtiennent les lots suivants, sur lesquels le ministère de la Défense fait préemption... .C'était
assez compliqué, car encore une fois les associations et le ministère n'avaient pas le même rôle, mais enfin, globalement nous avions à peu près tous les lots, dont certains préemptés, dans notre
budget de 110 000 euros.
Au moins le croyait-on, car au moment de la réunion des lots, avec mise à prix à 110 000 euros donc (somme des enchères gagnantes), les enchères se sont envolées, entre deux représentants
d'acquéreurs, jusqu'au double à 220 000 euros (voir le compte-rendu Alde sur le lot 300).

Université américaine ? Société de capital-investissement dans l'art ? Nous glosâmes sans savoir. Maintenant nous philosophons sur la difficulté que l'Etat et les structures parapubliques peuvent avoir pour maintenir à disposition de tous, et des chercheurs notamment, des éléments du patrimoine national. Il faut dire qu'avec des officines qui font miroiter aux particuliers fortunés de fortes plus-values ( citons par exemple Aristophil ), la concurrence est rude.
Si par exemple on ne peut pendre copie des documents en question, ceci signifie que les chercheurs, peut-être pour plusieurs générations, ne pourront avoir accès aux importants manuscrits de Poincaré sur le problème des trois corps, ou que tout ceci sera dispersé rapidement lot par lot, ce qui conduit au même résultat...
Lire aussi l'article de Libération du 21 mai « Du chiffre et des lettres » sur la spéculation sur le marché des autographes.
Lire aussi La Gazette de l'Hôtel Drouot, compte -rendu de
cette vente.
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